es mots ne sont pas innocents. Ils traduisent une idéologie, une mentalité, un état d’esprit. Laisser passer un mot, c’est le tolérer. Et de la tolérance à la complicité, il n’y a qu’un pas. Gisèle Halimi. 

 

 

La rhétorique systématique de minimisation des violences sexuelles dans l’affaire Dominique Pélicot nous enseigne. Cet article propose une analyse critique de ces discours, en démontrant comment ils participent à la banalisation des violences sexuelles et à la protection des agresseurs. Il explore les rouages de notre système patriarcal qui légitime ces violences à travers des mécanismes structurels et culturels.

 

« Il y a viol et viol », Guillaume De Palma

Dans l’affaire Dominique Pélicot, la défense tente de nuancer les faits en déclarant : « Il y a viol et viol ». Cette phrase, prononcée par l’avocat de la défense, sous-entend qu’il y aurait une possible hiérarchisation des violences sexuelles. Sur quel droit se fondent de tels propos ? Comme l’analyse Mathieu Palain dans Nos pères, nos frères, nos amis, cette banalisation est une stratégie courante dans ces discours où les violences sexuelles sont diluées, réduites à des « erreurs », plutôt que traitées avec la gravité qu’elles méritent. Cette rhétorique fait partie d’un système qui protège les agresseurs et met en doute les victimes, empêchant une réelle prise de conscience collective sur la gravité des actes.

 

« Il n’y a pas mort d’homme« , Louis Bonnet

Lorsque le maire de Mazan déclare « Il n’y a pas mort d’homme« , il démontre une autre facette de la culture du viol : la minimisation des crimes sexuels. Ce type de déclaration révèle une forme d’ignorance, voire de déni, vis-à-vis de l’impact des violences sexuelles sur les victimes.

Coco, un site « libertin » ?

Le site « Coco » est décrit par le journal Libération comme un site « libertin ». Une désignation qui adoucit la réalité : cette plateforme a été massivement utilisée pour faciliter le recrutement de victimes, y compris des mineures ensuite mises en exploitation sexuelle.

 

En réalité, cette description participe au dédouanement collectif, où les plateformes facilitant ces crimes sont rarement inquiétées. Cette rhétorique allège la responsabilité des utilisateurs et des plateformes elles-mêmes, qui deviennent complices en permettant de telles dérives. Combien d’autres crimes ont été facilités par ces espaces numériques sans que personne n’ose interroger leur rôle dans la prolifération des violences sexuelles ?

« Pas tous les hommes », une défense qui détourne la conversation

Dès lors que l’on évoque les violences sexuelles, un flot de réactions s’enchaîne avec le fameux refrain : « Pas tous les hommes ». Cette défense est un mécanisme pour éviter la responsabilité collective. Ce réflexe est symptomatique d’une société patriarcale où la violence des hommes est minimisée. Ce n’est pas l’affaire de « quelques individus », c’est un problème systémique, ancré dans les comportements et les institutions. En brandissant ce slogan, certains hommes refusent d’admettre qu’ils participent, activement ou passivement, à un système qui protège les agresseurs.

 

Camille Froidevaux-Metterie, dans Le corps des femmes, la bataille de l’intime, rappelle que la domination des femmes par les hommes s’exprime non seulement à travers les violences physiques, mais aussi à travers la négation de leurs récits et de leurs souffrances. En se dédouanant de la culture patriarcale, ces hommes se dérobent à toute remise en question. Dans En bons pères de famille, Rose Lamy démontre comment les agresseurs sexuels sont souvent des hommes ordinaires, insérés dans des structures sociales respectées, et protégés par leur image de pères, d’amis ou de collègues « irréprochables ». Loin des stéréotypes du « monstre », elle montre que ces hommes bénéficient d’une indulgence institutionnelle et sociétale enracinée dans un patriarcat qui excuse et normalise leurs actes. Cette analyse éclaire le profil des mis en cause. 

 

 (bel L’héritage des violences, l’inceste berceau des dominations

Les viols commis par les 51 prévenus ne sont pas des faits isolés. Ils s’inscrivent dans une continuité, celle d’une histoire familiale marquée par l’inceste. Dominique Pélicot affirme avoir subi deux agressions sexuelles pendant sa jeunesse, un viol par un infirmier lors d’une hospitalisation à l’âge de 9 ans, et une participation forcée à un viol collectif d’une jeune femme handicapée sur un chantier quand il était apprenti à 14 ans. Sa propre fille a déclaré avoir été droguée et photographiée en sous-vêtements. Le dossier retrouvé dans l’ordinateur de D. Pélicot s’appelait « ma fille à poil », et l’une des photographies a été nommée « ma salope de fille  » .

 

En se penchant sur des études comme celles de Patric Jean dans La loi des pères, on découvre comment la justice échoue à protéger les victimes d’inceste, préférant préserver l’apparence de la structure familiale. Ce que l’affaire Pélicot nous rappelle, c’est que les violences sexuelles ne naissent pas du néant. Elles sont le prolongement d’un continuum de violences, enraciné dans la structure familiale et l’omerta judiciaire.

 

Pornographie, la banalisation des scénarios sexuels de domination

La pornographie actuelle joue un rôle crucial dans la normalisation et la banalisation des violences sexuelles. Des études sur les mots-clés utilisés dans les moteurs de recherche des sites pornographiques révèlent une forte prévalence de termes liés à la violence, la domination et la soumission. Des mots comme « viol », « humiliation », « teen » (adolescent.e) ou encore « stepfamily » (belle-famille, ce qui implique des scénarios d’inceste) dominent les moteurs de recherche, renforçant la banalisation de la violence sexuelle et les dynamiques de pouvoir. Ces termes illustrent un engouement pour des scénarios où la coercition et la dégradation des femmes sont majeurs, influençant la perception et les comportements réels des utilisateurs, notamment en normalisant les rapports de domination dans la sexualité. Camille Froidevaux-Metterie, dans son analyse du corps des femmes, souligne à quel point ces représentations renforcent la vision du corps féminin comme un objet de consommation.

 

Les violences sexuelles, un crime systémique et patriarcal

À travers les exemples de rhétorique judiciaire, médiatique et sociétale, il apparaît évident que les violences sexuelles ne sont pas simplement l’œuvre de « monstres isolés », mais bien d’un système qui refuse de reconnaître la gravité des actes.

 

L’analyse croisée des publications de Mathieu Palain, Camille Froidevaux-Metterie et Rose Lamy nous invite à penser les violences sexuelles comme un continuum, alimenté par des décennies de culture du viol, de minimisation, et d’inaction judiciaire. Pour en finir avec ce cycle infernal, il est urgent de déconstruire les discours et de responsabiliser toutes les parties prenantes, de la justice aux plateformes en ligne, en passant par les hommes eux-mêmes.

 

L’affaire de 1978 concernait deux hommes, Jean Gaudry et Jean-Yves Chauffaille, accusés du viol d’une jeune femme belge, Anne Tonglet et de son amie Araceli Castellano à Marseille, sur une plage près d’Aix-en-Provence en 1974. Grâce à l’engagement de Gisèle Halimi et à l’impact médiatique du procès, la loi française a été modifiée en 1980 pour reconnaître le viol comme un crime et non plus comme un simple délit. Cette loi a également introduit des peines plus sévères et a permis de donner davantage de voix aux victimes lors des procès. C’est un tournant majeur dans la législation française concernant les violences sexuelles.

 

L’appel à sortir enfin de la présomption de consentement des femmes par une législation de protection des victimes pourrait et devrait être la conclusion historique du procès de Dominique Pélicot et des 51 prévenus.

 

 

5 ressources pour du grain à moudre

Le post de @cecilcee sur Instagram : « L’inceste, le grand oublié de l’affaire Pélicot » du 9 septembre 2024

Caroline DARIAN. Et j’ai cessé de t’appeler papa.JC LATTES.2022

Camille FROIDEVAUX-METTERIE. Le corps des femmes, la bataille de l’intime. POINTS. 2021

Rose LAMY. En bons pères de famille. JC LATTES. 2023

Mathieu PALAIN. Nos pères, nos frères, nos amis. ARENES. 2023

 

 

 

 

Crédit photo : @cecilcee Instagram