Lorsqu’on parle de violences sexuelles, on imagine spontanément un adulte agresseur et un enfant victime. Pourtant, la réalité est plus complexe : la moitié des auteurs de viols sur mineurs ont eux-mêmes moins de 18 ans. Ce constat dérange, interroge, et nécessite un éclairage clair et sans tabou pour protéger les enfants et adolescents concernés, qu’ils soient victimes ou auteurs.
Des chiffres qui alertent
Les études récentes montrent l’ampleur du phénomène :
- 50 % des mis en cause pour viol sur mineur ont moins de 18 ans, et 43 % des personnes accusées d’agression sexuelle ou de harcèlement sexuel sur mineur sont également mineures.
- Parmi les mineurs auteurs d’infractions sexuelles, 30 % ont moins de 13 ans, un tiers d’entre eux moins de 10 ans.
- Dans le cadre familial, 40 % des garçons victimes et 31 % des filles victimes sont agressés par un autre mineur de la famille.
Quels mineurs sont concernés ?
Les profils sont variés. Cependant, un point commun émerge : beaucoup de jeunes auteurs ont eux-mêmes été victimes de violences sexuelles ou physiques. Ils présentent souvent des troubles de l’autorégulation émotionnelle et un rapport à l’autre marqué par la domination ou la répétition traumatique. Ces comportements peuvent être compris comme un symptôme d’une souffrance profonde et d’un développement psychosexuel perturbé, et non comme une sexualité adulte « en miniature ».
Violence, curiosité sexuelle, ou comportement problématique ?
Il est essentiel de différencier :
🔹 La curiosité sexuelle inhérente à l’âge, fondée sur l’exploration du corps et de la différence des sexes, sans violence ni contrainte.
🔹 Le comportement sexuel problématique, qui se distingue par sa répétition, son intensité, sa dimension compulsive, et surtout l’absence de consentement réel de l’autre enfant.
Ainsi, parler de viol pour un enfant de 6 ans n’a pas de sens juridique, la justice estimant qu’en dessous de 13 ans l’enfant n’est pas discernant. Toutefois, les actes commis peuvent être traumatiques pour la victime et nécessitent un accompagnement immédiat pour les deux enfants.
Pourquoi ces violences ont-elles lieu ?
Plusieurs facteurs contribuent à l’émergence de violences sexuelles entre mineurs :
- Les violences subies dans l’enfance. Un enfant victime a un risque multiplié par 11 de devenir auteur.
- La banalisation. Dans certains foyers, les violences sexuelles sont qualifiées de « jeux » ou « d’expériences » entre enfants, alors qu’elles ont des conséquences graves sur les victimes.
- Le manque d’éducation à la sexualité et à l’égalité. La prévention reste souvent centrée sur les victimes potentielles, sans aborder la question des auteurs.
Des conséquences majeures sur les victimes
Les violences sexuelles entre mineurs causent des traumatismes similaires à celles commises par des adultes : angoisses, troubles du sommeil, énurésie, pensées suicidaires, déscolarisation. Malheureusement, les accompagnements psychologiques spécialisés sont trop rares, avec des listes d’attente interminables et un manque de professionnels formés.
Quelle réponse apporter ?
🔹 Une intervention précoce. Plus un enfant auteur est accompagné tôt, plus il a de chances de ne pas reproduire de violences à l’adolescence ou à l’âge adulte.
🔹 Un accompagnement éducatif et psychologique adapté, qui vise à comprendre les causes du passage à l’acte, restaurer l’empathie, travailler sur la gestion des émotions, la sexualité, le consentement et l’altérité.
🔹 La prévention universelle, en parlant de sexualité, de consentement, de respect, d’émotions et de rapports égalitaires dès le plus jeune âge, comme le préconise l’OMS et de nombreux experts.
Une responsabilité collective
Comme le rappelle Edouard Durand, co-président de la Ciivise, « le risque, quand on parle de violences entre mineurs, est de les apparenter à des jeux, des expériences, alors qu’il s’agit d’actes qui ont un impact grave sur les victimes ».
Pour aller plus loin
Il est urgent de :
✅ Former tous les professionnels de l’enfance à identifier et accompagner ces situations.
✅ Soutenir la mise en place de programmes de prévention et d’éducation à la sexualité dès l’école primaire.
✅ Développer des parcours de soin spécifiques pour les auteurs mineurs, afin d’éviter la récidive et protéger d’autres enfants.
5 Ressources pour du grain à moudre
- Centre Hubertine Auclert. Colloque : Les violences dans les relations amoureuses et sexuelles des adolescent-e-s. Observatoire régional des violences faites aux femmes, 18 mai 2015.
- CIIVISE. Rapport 2023 – Les agresseurs. Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, 2023. [PDF fourni par l’utilisateur].
- RAPPORT SSM JUSTICE 2025. Les mineurs auteurs d’infractions sexuelles. Ministère de la Justice, Service de la Statistique, des Études et de la Recherche, juin 2025.
- ARTICLE BLAST 2023. Placements en foyers : Les violences sexuelles entre mineurs explosent dangereusement. Blast, 2023.
- Slate. Violences sexuelles entre enfants : les comprendre pour mieux les combattre. Inès Straub, édité par Natacha Zimmermann, Slate.fr, 17 janvier 2023.
(bel L’héritage des violences, l’inceste berceau des dominations
Les viols commis par les 51 prévenus ne sont pas des faits isolés. Ils s’inscrivent dans une continuité, celle d’une histoire familiale marquée par l’inceste. Dominique Pélicot affirme avoir subi deux agressions sexuelles pendant sa jeunesse, un viol par un infirmier lors d’une hospitalisation à l’âge de 9 ans, et une participation forcée à un viol collectif d’une jeune femme handicapée sur un chantier quand il était apprenti à 14 ans. Sa propre fille a déclaré avoir été droguée et photographiée en sous-vêtements. Le dossier retrouvé dans l’ordinateur de D. Pélicot s’appelait « ma fille à poil », et l’une des photographies a été nommée « ma salope de fille » .
En se penchant sur des études comme celles de Patric Jean dans La loi des pères, on découvre comment la justice échoue à protéger les victimes d’inceste, préférant préserver l’apparence de la structure familiale. Ce que l’affaire Pélicot nous rappelle, c’est que les violences sexuelles ne naissent pas du néant. Elles sont le prolongement d’un continuum de violences, enraciné dans la structure familiale et l’omerta judiciaire.
Pornographie, la banalisation des scénarios sexuels de domination
La pornographie actuelle joue un rôle crucial dans la normalisation et la banalisation des violences sexuelles. Des études sur les mots-clés utilisés dans les moteurs de recherche des sites pornographiques révèlent une forte prévalence de termes liés à la violence, la domination et la soumission. Des mots comme « viol », « humiliation », « teen » (adolescent.e) ou encore « stepfamily » (belle-famille, ce qui implique des scénarios d’inceste) dominent les moteurs de recherche, renforçant la banalisation de la violence sexuelle et les dynamiques de pouvoir. Ces termes illustrent un engouement pour des scénarios où la coercition et la dégradation des femmes sont majeurs, influençant la perception et les comportements réels des utilisateurs, notamment en normalisant les rapports de domination dans la sexualité. Camille Froidevaux-Metterie, dans son analyse du corps des femmes, souligne à quel point ces représentations renforcent la vision du corps féminin comme un objet de consommation.
Les violences sexuelles, un crime systémique et patriarcal
À travers les exemples de rhétorique judiciaire, médiatique et sociétale, il apparaît évident que les violences sexuelles ne sont pas simplement l’œuvre de « monstres isolés », mais bien d’un système qui refuse de reconnaître la gravité des actes.
L’analyse croisée des publications de Mathieu Palain, Camille Froidevaux-Metterie et Rose Lamy nous invite à penser les violences sexuelles comme un continuum, alimenté par des décennies de culture du viol, de minimisation, et d’inaction judiciaire. Pour en finir avec ce cycle infernal, il est urgent de déconstruire les discours et de responsabiliser toutes les parties prenantes, de la justice aux plateformes en ligne, en passant par les hommes eux-mêmes.
L’affaire de 1978 concernait deux hommes, Jean Gaudry et Jean-Yves Chauffaille, accusés du viol d’une jeune femme belge, Anne Tonglet et de son amie Araceli Castellano à Marseille, sur une plage près d’Aix-en-Provence en 1974. Grâce à l’engagement de Gisèle Halimi et à l’impact médiatique du procès, la loi française a été modifiée en 1980 pour reconnaître le viol comme un crime et non plus comme un simple délit. Cette loi a également introduit des peines plus sévères et a permis de donner davantage de voix aux victimes lors des procès. C’est un tournant majeur dans la législation française concernant les violences sexuelles.
L’appel à sortir enfin de la présomption de consentement des femmes par une législation de protection des victimes pourrait et devrait être la conclusion historique du procès de Dominique Pélicot et des 51 prévenus.
5 ressources pour du grain à moudre
Le post de @cecilcee sur Instagram : « L’inceste, le grand oublié de l’affaire Pélicot » du 9 septembre 2024
Caroline DARIAN. Et j’ai cessé de t’appeler papa.JC LATTES.2022
Camille FROIDEVAUX-METTERIE. Le corps des femmes, la bataille de l’intime. POINTS. 2021
Rose LAMY. En bons pères de famille. JC LATTES. 2023
Mathieu PALAIN. Nos pères, nos frères, nos amis. ARENES. 2023
Crédit photo : @cecilcee Instagram