Violences sexuelles faites aux enfants. Violences conjugales. Féminicides. On en parle comme de phénomènes distincts. Ils ne le sont pas. Ils forment un continuum, nourri par les mêmes structures, les mêmes silences, les mêmes défaillances institutionnelles. Face à la succession d’affaires médiatisées, nos responsables politiques, au plus haut sommet, ne prennent toujours pas la responsabilité des conséquences de leur inaction. Cet article propose de revenir à ce qui devrait être le fondement de toute politique publique en la matière : une éthique de la protection.
Ce que disent les sciences, un rapport de domination
La sociologie des violences de genre
C’est établi depuis longtemps : les violences faites aux femmes et celles faites aux enfants sont des faits sociaux totaux inscrits dans des rapports de domination structurels, familiaux, économiques, symboliques. Les violences physiques et sexuelles en sont l’expression la plus crue, mais elles s’inscrivent dans un continuum qui commence bien avant le premier coup, dans la répartition du pouvoir, dans la construction des rôles de genre, dans la hiérarchie des paroles et des crédibilités.
L’anthropologie, universel et construit
Pascal Picq, dans son Anthropologie des violences faites aux femmes au 21ème siècle, déplace radicalement le regard. En croisant paléoanthropologie, primatologie et anthropologie culturelle, il montre que ces violences ne sont pas « naturelles ». Elles ne sont pas inscrites dans notre biologie. Elles sont le produit d’un ordre patriarcal historiquement construit, qui a organisé la domination masculine sur les corps des femmes et des enfants comme condition de sa reproduction.
Cette lecture anthropologique est décisive : si ces violences sont construites, elles peuvent être déconstruites. Elles sont une politique et elles appellent une contre-politique.
La politique : une épidémie organisée par l’impunité
Les chiffres de la CIIVISE, Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants, sont d’une brutalité nécessaire.
160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France. 5,4 millions d’adultes en ont été victimes dans l’enfance. Dans 8 cas sur 10, l’agresseur est un membre de la famille ou de l’entourage proche. Le coût annuel de ces violences pour la société s’élève à 9,7 milliards d’euros, dont les deux tiers sont liés aux conséquences à long terme sur la santé des victimes.
Du côté des violences faites aux femmes : 94 % des plaintes pour viol sont classées sans suite. C’est le résultat d’un système, non pas une affaire privée. C’est une épidémie sociale, organisée et entretenue par l’impunité.
Le détournement de la présomption d’innocence
La présomption d’innocence est un pilier du droit. Elle garantit à tout.e accusé.e de ne pas être traité.e comme coupable avant qu’un jugement le déclare. C’est une conquête fondamentale de l’État de droit, et elle doit être défendue comme telle. Néanmoins, dans les affaires de violences sexuelles faites aux enfants comme faites aux femmes, elle a subi un détournement systématique. Elle est devenue un instrument de disqualification de la parole des victimes, avant même l’ouverture d’une enquête.
« On ne peut pas détruire la vie d’un homme sur la parole d’une femme. » « Les enfants affabulent. » « Elle a peut-être mal compris. » Ces formules, entendues dans les prétoires, dans les médias, dans les familles, présument du mensonge de la victime là où le droit exige seulement de suspendre le jugement sur le coupable.
L’affaire Pelicot a mis en pleine lumière ce que les professionnelles de terrain savaient depuis longtemps : des hommes ordinaires, de tous milieux, sans profil criminel apparent. Des centaines de victimes. Une résistance sociale et médiatique à voir, à croire, à condamner. La question n’est pas « cet homme est-il vraiment coupable ? » (c’est le travail du tribunal). La question est : Pourquoi la parole des victimes est-elle structurellement moins crédible que le déni des agresseurs ?
La réponse est politique. Elle tient à la construction sociale du genre, à la répartition inégale de la crédibilité, à une culture juridique qui, sous couvert de neutralité, reproduit les asymétries de pouvoir.
L’EVARS : vingt ans de carence fautive
L’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle est une obligation légale depuis 2001. Vingt-quatre ans d’inapplication.
En novembre 2025, le Tribunal administratif de Paris a reconnu l’État coupable de « carence fautive » sur ce point — condamné à un euro symbolique. Pour vingt ans de manquement à une loi de protection de l’enfance.
Un programme EVARS est entré en vigueur à la rentrée 2025-2026. Comme le rappellent le Planning familial et les associations requérantes : un programme ne garantit pas l’effectivité. Et l’effectivité, c’est politique.
Cette non-application n’est pas une négligence. C’est le reflet d’une résistance idéologique, d’associations conservatrices, d’élu.es, à éduquer les enfants au consentement, à leurs droits, à l’égalité.
L’inflation des priorités : l’art de ne rien faire en disant tout
Les circulaires du ministère de la Justice se succèdent. Les violences intrafamiliales sont « priorité ». Les VSS sont « priorité ». La protection de l’enfance est « priorité ».
Quand tout est prioritaire, rien ne l’est. L’inflation des priorités est une technique institutionnelle de l’inaction. Elle produit de la bonne conscience administrative sans produire de résultat. Les professionnel.les de terrain le vivent : manque de moyens, plaintes classées sans suite, gardes alternées maintenues malgré les signalements, droits de visite accordés à des pères violents.
La loi intégrale : déposée. En attente.
Le 2 décembre 2025, la députée Céline Thiébault-Martinez a déposé une proposition de loi intégrale de 79 articles, avec plus de 110 parlementaires de huit groupes politiques différents, visant à lutter contre les violences sexistes et sexuelles commises à l’encontre des femmes et des enfants.
Ce texte transpartisan pose explicitement ce que les chiffres confirment : les violences faites aux femmes et celles faites aux enfants « relèvent d’un même continuum de domination et d’un même impératif de protection. »
Ce que tout cela exige : une éthique de la protection
Derrière les chiffres, les textes de loi, les circulaires, il y a une question éthique fondamentale.
Protéger les enfants est une obligation morale et politique.
Les 82 préconisations de la CIIVISE sont réalistes. Réalisables. Moins coûteuses que le déni. L’EVARS peut transformer des générations d’enfants en adultes capables de reconnaître une violence, de la nommer, de la refuser. Une loi intégrale peut unifier et rendre cohérente une réponse institutionnelle aujourd’hui insuffisante et morcelée.
Cela exige un choix politique clair, celui de mettre l’éthique de protection au cœur des politiques publiques.
Les enfants d’aujourd’hui sont les femmes et les hommes de demain. Le continuum des violences se brise, ou se perpétue, dans ce que nous décidons de faire, maintenant.
Prendre ma part de colibri, former pour protéger
Ce n’est pas par hasard que ces questions sont au cœur de mon travail de formatrice. Accompagner les équipes professionnelles de l’éducation, du travail social, de la santé, du monde associatif à développer et consolider une culture de protection, c’est précisément ce que je fais. Former au repérage des signaux, à la posture d’écoute qui ne re-traumatise pas, aux protocoles de signalement, à la coordination entre acteur.ices. Transmettre les cadres conceptuels, sociologiques, anthropologiques, juridiques, qui permettent de ne pas rester isolé.e face à une situation complexe.
Les violences faites aux enfants se préviennent et se détectent dans les espaces du quotidien : la classe, le vestiaire, la salle de soins, la permanence sociale, la réunion d’équipe. Les professionnel·les qui font ce travail méritent d’être outillé·es et réellement préparé·es à agir avec compétence et discernement dans des situations qui engagent des vies.
Si vous portez une démarche de formation, de prévention ou de politique institutionnelle sur ces sujets, je suis disponible pour en parler.
https://elycoop.fr/catalogue-formations/formation/782/vsfe/
Ressources pour du grain à moudre
-
- Rapport intégral de la CIIVISE. Novembre 2023
- L’iceberg des violences faites aux enfants, Collectif Enfantiste
- Pascal Picq, Anthropologie des violences faites aux femmes au 21ème siècle. Mai 2026.
- Rapport du Haut conseil à l’égalité, Janvier 2026